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Il était une fois un enfant que rien ne distinguait des autres si ce n'était ceci : sa solitude. Qu'importent ses efforts, personne ne semblait jamais vouloir de lui. Mais cela lui pesait à peine, car il trouvait un certain réconfort dans ses propres jeux. Qui avait besoin d'un partenaire de cartes ? On gagne toujours, quand on est seul !
A l'approche du 31 octobre, ses parents l'envoyèrent au village chercher quelques graines et du pain. En fait, ils espéraient que les enfants du village toléreraient mieux le leur et que, peut-être, enfin, il se ferait des amis.
C'était un gamin obéissant, alors il alla sans un mot, tout à ses pensées. Et c'est à cause de celles-ci qu'il oublia de faire attention au chemin. Il devait en avoir à peine dévier, pourtant, car il avait peu marché. Mais, face à lui, ce n'étaient pas les jolies petites maisons de Pré-au-Lard qui s'étalaient mais un imposant Manoir, sombre et délabré.
N'importe qui aurait fait demi-tour et tenté de retrouver son chemin d'origine ; il n'était pas n'importe qui. C'est sans hésitation qu'il avança vers la porte et tapota doucement dessus. Celle-ci s'ouvrit sans attendre, bien que personne ne parut derrière. Et, là où une fois encore une personne sensée serait partie, il entra et appela d'une voix enfantine ses hôtes.
Il gambada un moment dans les longs couloirs en quête d'une présence humaine. Il en avait oublié qu'il était perdu, tant le jeu de cache-cache lui plaisait. Mais il en oublia ce jeu-là aussi, face aux merveilles que cachait le Manoir. D'anciens livres, de vieilles pièces poussiéreuses, des affaires datant de bien avant ses ancêtres, il en était sûr. Tout cela le passionnait et, soudainement, les courses de ses parents étaient le cadet de ses soucis. Le fait qu'il était dans une maison qui n'était pas la sienne aussi. Il fouillait sans broncher, toujours plus heureux de ses découvertes.
Jusqu'à ce qu'il entende un bruit. Il fut obligé de se détourner de sa quête car sa curiosité était titillée. Il ignorait si le son était une voix ou un souffle, on aurait dit un mélange. Il poursuivit le bruit en sifflotant lui-même, content de ce nouveau jeu. Mais il ne tarda pas à trouver la source car elle était difficile à manquer : des dizaines, non, des centaines de silhouettes flottaient à quelques centimètres du sol, aussi transparentes que les vagues sur l'eau.
- "Bonjour", s'exclama-t-il. "Qui êtes-vous ?"
Personne ne lui répondit, pas directement, du moins. Mais les flottements ralentirent, comme s'ils étaient à l'écoute. Ou peut-être pas. Mais l'enfant n'en avait cure. Il ressentait une excitation comme jamais auparavant en observant ces fantômes.
- "Vous avez une belle maison. Vous vivez tous ensemble ici ?"
Et il reçut sa première réponse, tel un murmure cent fois répété.
- "Oui".
- "Mais... pourquoi ?" interrogea-t-il.
- "Nous n'avons pas eu le choix."
- "Et moi, ai-je le choix ?"
Des bruissements surpris se firent entendre. L'enfant ne comprenait pas, évidemment. Lui entrait dans une plaine de jeux telle qu'il en rêvait ; les fantômes, eux, étaient coincés dans un entre-deux, un pied dans chaque monde, enfermés dans un Manoir vide de toute vie. Rien à observer, rien à écouter. Que le silence et la tristesse désespérée de la mort. Et voilà qu'un vivant débarquait, demandant si on pouvait choisir de rester ?
- "Tu voudrais rester ?", le murmure demanda.
- "Oui", répondit simplement le petit.
- "Pourquoi ?"
- "C'est beau, chez vous. Je n'ai pas autant de jouets chez moi. Et les autres n'aiment pas quand j'y joue. Vous ne me jugerez pas, n'est-ce pas ?"
De nouveaux bruissements résonnèrent.
- "Non."
La réponse, simple, était à double tranchants pour l'enfant : refusaient-ils qu'il vive avec eux ? Ou admettaient-ils qu'ils ne le jugeraient jamais ? Peut-être un peu des deux, car il semblait détecter de la bienveillance envers lui. Pourtant, quelques instants plus tard, une brise froide le frappa, le poussant à reculer doucement vers la porte.
- "Reviens nous voir."
Un peu déçu mais exalté à cette idée, le gamin s'encourut vers sa maison. Une fois qu'il arriva, il dut attendre que le sermon de ses parents se finissent. Evidemment, il avait oublié les graines et le pain. Mais il s'en fichait, il serait patient. Car il avait une importante demande à leur présenter. Il voulait rejoindre les fantômes.
Il n'eut pas le temps d'en dire plus. Ses parents s'énervèrent, refusant tout sec. Jamais, jamais il ne retournerait à ce manoir. Le coeur brisé, il courut se réfugier dans sa chambre. Oh, pourquoi n'était-il pas resté dans le manoir ? Au diable l'avis de ces fantômes ! Il ne voulait pas d'une vie dans une ferme, à devoir sociabiliser contre son gré ! Il voulait errer des siècles durant avec eux, découvrant des merveilles passées, présentes et futures.
Tandis que ses larmes se tarissaient dans son oreiller, une idée grandit en lui. Et, le lendemain matin, il rejoint ses parents sans un mot, déjeuna en silence, sourit à leurs blagues. Puis annonça sans détour qu'il allait jouer avec les enfants du coin. La surprise fit recracher ses céréales à son père ; et décrocha la mâchoire de sa mère. Tous deux s'empressèrent d'approuver. Quel bonheur de voir leur enfant se comporter enfin normalement ! Ils n'imaginaient pas un instant que, aussitôt leur accord donné, il s'élança sur un chemin accidentellement emprunté la veille pour retrouver une série de personnes ayant quitté ce monde des années auparavant.
- "Me revoici, me revoici !"
Et, sitôt les mots sortis de sa bouche, un ensemble de silhouettes l'entoura. Les fantômes semblaient heureux de le retrouver, bien qu'il ignorât comment il le comprit.
- "Dites... combien êtes-vous ?"
- "999", souffla la voix qui leur était commune.
Autant de gens... Le Manoir était grand, mais tout de même pas autant. L'enfant ressentit de la tristesse pour ses nouveaux amis. Alors, pendant une petite heure, il les occupa de son mieux, racontant l'extérieur, ses jeux, ses passions. Et les fantômes écoutèrent silencieusement, avec intérêt. Quand midi approcha, il rentra chez lui pour ne pas éveiller les soupçons.
L'enfant revint le lendemain et le surlendemain ainsi que tous les jours qui suivirent. Il ne manquait jamais d'idées sur que raconter et, petit à petit, les fantômes commencèrent à parler de leur vie aussi. Parfois, une voix se distinguait du murmure, évoquant un souvenir personnel. C'étaient les moments préférés du gamin.
Mais, un jour, alors que le printemps de profilait déjà à l'horizon, il revint chez lui pour découvrir une surprise. Trois petits voisins étaient sur le pallier, en compagnie de ses parents qui arboraient un air furieux. Il comprit aussitôt que sa couverture avait éclaté. Avec un soupir de résignation, il rentra chez lui, prêt à se faire sermonner. Mais ses parents ne hurlèrent pas, ils ne lui reprochèrent pas ses mensonges. Ils se contentèrent de s'asseoir, leur visage exprimant la déception qu'ils ressentaient au fond d'eux.
- "Tu dois changer, mon enfant. Tu dois t'adapter à tes camarades", souffla sa mère après un long silence.
Mais il ne voulait pas. Pourquoi les autres ne pouvaient pas s'adapter à lui ? Il avait trouvé son bonheur, auprès des fantômes ! Mais ses parents firent la sourde oreille. Ils n'en démordaient pas ; dès le lendemain, il serait prié de passer quelques heures avec des jeunes de son âge. Il supplia ses parents de ne pas lui faire cela. Il voulait revoir ses amis ! Mais rien n'y fit.
Alors, le soir, dans le silence de la nuit, il prépara son sac. Il n'avait pas le choix. Il ne pouvait pas rester ici. Il avait peu d'affaires, aussi, cela irait vite. Il rédigea un rapide message à ses parents, à qui, il en était sûr, il ne manquerait pas, et s'en fut dans la noirceur de minuit.
Le Manoir l'attendait, plus imposant que jamais. Les fantômes aussi attendaient, formant un mur étincelant devant la porte. Il n'était pas intimidé ; il était enfin chez lui. Le 1000e fantôme, qui n'en était pas un.
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Récemment, une animation a eu lieu dans le Grand Escalier, Bienvenue au Manoir Hanté - c'est sur elle que ce conte est basé. Cette animation consistait à se déplacer dans le manoir selon des choix de direction : nord, est ou ouest, dépendant de la salle. A chaque salle était attribué un défi qui, une fois réalisé, menait à la pièce suivante. Cette aventure a été dirigée par les 999 Fantômes - et l'adorable personne derrière - dans la bienveillance et la gentillesse. Entre les réponses rapides mais personnelles et l'originalité de l'animation, on peut dire que ce fut un succès ! J'ai pris énormément de plaisir à y participer, comme bon nombre d'autres pédouziens. J'espère qu'elle fut tout aussi plaisante à organiser !
 
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