L'art de sublimer les blessures

Il est 14h28 lorsque je vérifie l'heure pour la énième fois avant de quitter mon appartement pour de bon. D'habitude, lorsque le sentiment de désespoir devient plus fort, je me replie sur moi-même, mais pas ce jour-là. Le soleil m'éblouit. Je plisse les yeux. Il y a longtemps que je n'apprécie plus la beauté et l'intensité du ciel bleu. Je baisse la tête, accélérant le pas. Des gens passent près de moi, je me noie dans la foule, dans le bruit des discussions, celui des voitures en arrière-plan. Je m'apprête à faire demi-tour lorsqu'une boutique, à ma droite, attire mon attention. Aussitôt, le monde disparaît. Juste l'échoppe et moi. Je ne prête même plus attention aux passants qui s'interposent, le temps d'une seconde, avant de s'évanouir, déjà loin.

Je m'approche timidement de la vitrine. Je ne distingue guère l'intérieur, peu éclairé. Sur la porte, couleur pourpre, est accroché une pancarte "Poterie". Jetant un dernier coup d'œil à travers la vitre, je prends mon courage à deux mains et pousse le battant d'une main, intriguée. J'ai l'impression de rentrer chez une diseuse de bonnes aventures ou autre magasin étrange. Les murs en béton sont cachés derrière des étagères branlantes. Elles-mêmes supportant des dizaines et des dizaines de sculptures, de pots en tout genre. Même la lumière paraît poussiéreuse et vieillie. Dans un coin sombre, un bureau crasseux. Devant celui-ci, debout, une femme. Des mèches rebelles s'échappent du chignon lâche qui retombe mollement sur sa nuque. Ses vêtements sont couverts de boue.

La parquet craque sous mon poids. Dois-je le prendre personnellement ? Il est vrai que j'ai abandonné le sport quelques semaines plus tôt, quand j'ai commencé à déprimer. Et les gâteaux au chocolat et autres pâtisseries n'ont pas dû aider... En entendant le raffut, l'inconnue se retourne. Sur le plan de travail sont éparpillés des innombrables morceaux de porcelaine, de différentes tailles et formes. Elle capta sûrement mon incompréhension car elle me sourit :

- Vous vous interrogez sur ce que je fais, n'est-ce pas ? Pourquoi s'acharner sur un bol en mille morceaux ?

J'acquiesce sans prononcer un mot. Elle pousse un soupir en m'observant avec douceur.

- Les jeunes de nos jours... Même quand tout est brisé, cela ne veut pas dire que tout est irrécupérable. Qu'importe les épreuves qu'a traversées le bol, on peut toujours trouver un moyen de le sauver.

- Mais si on recolle les morceaux, il sera encore plus laid, vous ne croyez pas ?

Elle lève un doigt sale et le secoue en claquant la langue contre son palais.

- C'est là où vous vous trompez. Les fissures, si on les met en avant correctement, peuvent sublimer le pot. Approchez donc, je vais vous montrer.

Je m'exécute, plus que curieuse. Avec précaution, la vieille femme manipule, déplace les fragments d'or blanc.

- Pour le moment, nous sommes d'accord, il s'agit simplement d'un bol cassé, qui paraît irrécupérable. La première étape pour le réparer et le sublimer consiste à éprouvez. Qu'est-ce que cela fait qu'il soit briser ? Vous sentez-vous triste, en colère, désespérez ? Avez-vous l'impression que tout est perdu ? Acceptez qu'il soit brisé. Nous ne pourrons pas changer ce qui s'est passé et il ne sera plus jamais comme avant. Acceptez-le.

Le silence s'installe quelques instants, le temps où la potière garde les yeux fermés. Puis elle reprend :

- Quand vous êtes prête, quand vous sentez que c'est le moment, décidez de donner une deuxième chance à cet objet, une deuxième vie, au lieu de le jeter. Ensuite, choisissez la méthode que vous utiliserez afin de le soigner. Vous contenterez-vous de recoller les fissures et de les cacher du mieux que vous pouvez ? Ou pour une méthode plus voyante ? Imaginez à quoi il pourrait ressembler, ce pot. Une fois réparé, sera-t-il la copie conforme de l'ancien ? Ou sera-t-il complètement différent ? A vous de voir.

Elle se tait et attend que j'ouvre les paupières pour sourire.

- Je vous vois demain pour la suite. Pendant ce temps, visualisez un peu l'apparence de ce pot une fois réparé.

- Demain ? Vous ne le réparez pas maintenant ? Me suis-je écriée, étonnée.

Elle secoua la tête en signe de négation.

- Réparer prend du temps. Si on se précipite, il risque de se briser à nouveau derrière. Reviendrez-vous demain ?

Je reste pensive pendant plusieurs secondes avant d'acquiescer.

- Oui, je reviendrai.

Et le lendemain, comme promis, je me rends de nouveau dans le petit atelier. La vieille dame m'accueille, un sourire jusqu'aux oreilles.

- Vous êtes revenue.

- Je tiens mes promesses.

A vrai dire, cette inconnue m'intrigue énormément. J'ignore pourquoi mais je veux en savoir plus, connaître le fin mot de l'histoire, voir de mes propres yeux la tête du bol une fois le processus terminé. Et surtout, je me sens un peu plus légère que la veille.

- Bien, mettons-nous au travail. A présent, la deuxième étape : assembler. Nous allons commencer à nettoyer les morceaux, un par un.

J'aide la potière, sans un mot, durant une heure. Des gouttes coulent le long de mon front, de mes joues. Enfin, après avoir fini, elle se tourne vers moi pour m'annoncer que nous allons les rassembler. Et nous revoilà reparties pour deux heures, penchées sur les bouts de porcelaine, comme si nous reconstituons un puzzle. Nous les recollons à l'aide d'une résine. A la fin, les morceaux reforment à nouveau un bol. Le lendemain, je reviens, moins tourmentée qu'avant. Mais cette fois-ci, la potière m'attend assise sur un coussin. Elle en avait installé un autre juste en face du sien et a préparé du thé. Je m'arrête à quelques pas, surprise.

- Et le pot ?

- Que vous ai-je dit lors de votre première visite ?

- Que cela ne servait à rien de se précipiter.

- Bien. Pour aujourd'hui, nous allons juste attendre et discuter autour d'un bon thé chaud.

- Combien de temps faut-il attendre généralement ?

- Je dirais entre sept et quatorze jours. Chaque objet brisé est différent et mérite une attention toute particulière ainsi que des ajustements.

Je hoche la tête, le regard perdu dans le vague.

- Devrais-je revenir tous les jours jusqu'à la suite ?

- A cela, toi seule connaît la réponse, déclare-t-elle de manière énigmatique.

Je ne sais pas pourquoi mais elle dégage une aura qui me donne envie de lui faire confiance et de me confier à elle. De fil en aiguille, de jour en jour, je lui raconte le harcèlement que j'avais subi à l'école, depuis ma plus tendre enfance, les problèmes que j'avais eu au lycée et mes difficultés à poursuivre une scolarité normale. Cependant, même si mes blessures physiques se sont refermées depuis longtemps, les plaies psychologiques, elles, refusent de cicatriser. J'ai tout tenté : rencontrer une psychologue, prendre des médicaments et même des solutions plus... radicales. Rien ne marche. Je me retrouve donc aujourd'hui à errer dans ma vie, sans savoir où aller, comme un bateau perdu dans la brume. Je me suis donc recroquevillée sur moi-même, dans l'obscurité la plus totale, en attendant que ça passe.

Une semaine s'écoule ainsi, puis deux, rythmées par mes confessions. Pour la première fois depuis longtemps, dans cet atelier poussiéreux, je me sens en confiance, en sécurité. Je me suis surprise à attendre tous les soirs le lendemain après-midi. Mes visites à l'atelier et nos discussions se sont transformées en une routine qui me procure le plus grand bien. Puis arrive le quinzième jours. Quand je pénètre dans la pièce, la vieille femme ne se trouve plus assise sur une chaise mais de nouveau devant son bureau.

- Alors ? Où en est notre bol ? Ai-je demandé d'un ton enjoué.

- Eh bien, il ne nous reste plus que trois étapes. Nous en sommes donc à la moitié.

- J'ai hâte de voir la suite dans ce cas !

- Approche donc et tu vas la voir, m'invite-t-elle avec un clin d'œil.

Et sans perdre un instant, nous nous mettons au travail. Je calque mes gestes sur ceux de la potière. Ils sont lents, précis, remplis d'amour, comme quand on soigne un enfant. Petit à petit, le bol se transforme, se sublime sous mes yeux ébahis. Encore une fois, nous nous retrouvons durant quatorze jours à discuter autour d'un thé. Je pleure beaucoup. Cependant, je commence à sentir une différence. La honte que je ressentais s'évanouit petit à petit, comme la douleur. Les plaies se referment enfin, après des années. Chaque jour, je retrouve peu à peu le sourire et le goût de la vie. Je finis par apprécier le soleil sur ma peau, les premières brises fraîches de l'automne, ou encore le bruit de la pluie sur mon parapluie et les gouttes qui ruissellent le long de mes doigts quand je tends la main devant moi.

Puis arrive l'heure de la cinquième étape, la plus importante. Je suis un peu triste en sentant la fin de cette aventure approcher. Après les salutations et l'échange de sourire maintenant devenu quotidien, elle m'explique en quoi consiste notre tâche : appliquer la couche de poudre d'or sur les fissures. Une heure plus tard, les cicatrices dorées rehaussent la beauté du bol, contrastant avec le blanc immaculé de la porcelaine.

Un nouveau matin se lève sur la ville. Il s'agit du dernier jour. Je me rends alors devant la vitrine, le cœur lourd. Avant de pénétrer dans la pièce, je prends le temps d'admirer la devanture du bâtiment. La vitre est toujours aussi sale, l'intérieur toujours aussi sombre. Néanmoins, il me semble beaucoup plus accueillant que la première fois où je l'ai contemplé. Il s'est passé des choses, durant ces quelques semaines. Mais je n'en regrette aucune. Finalement, je pénétre dans la pièce. Je trouve comme à son habitude la vieille dame près de son bureau, contemplant le fruit de notre travail et de notre coopération. Je m'approche, elle se retourne pour me sourire.

- Tiens, tu es là. Viens donc regarder le résultat par toi-même.

Je la rejoins et mes yeux se posent sur le bol. Il n'a plus rien à voir avec les morceaux que j'ai trouvé sur le plan de travail, des semaines plus tôt. A présent, le bol est de nouveau opérationnel, plus solide et sublimé que jamais. Le soleil se reflètent même dans les fines lignes dorées.

- N'est-il pas plus beau comme ça ?

- Si.

- Toi aussi, tu as changé.

Je n'ai pas eu besoin de réfléchir. Je sais, au fond de moi, qu'elle a raison. Disparus, la tristesse, le désespoir, la honte. Tous ces sentiments ont été remplacés par une impression de paix. "Non, ce n'est pas qu'une impression" je pense après y avoir regardé de plus près. Je ne considère plus tout ce que j'ai subi comme une faiblesse, mais comme le puits d'où je tire ma force. Je ne me vois plus comme une victime, mais comme une battante qui a surmonté les épreuves que la vie lui a imposées. A présent, j'ai confiance en le futur. Et plus important encore : j'ai confiance en moi.

- Vous avez raison, j'ai évolué.

- Évoluer... Quel mot magnifique, vous ne trouvez pas ? Il est moins radical que "changer". Il sous-entend qu'on a gardé ce qu'on était avant mais que nous avons amélioré certaines choses, compris certaines leçons. Nous sommes une meilleure version de nous-mêmes.

- C'est exactement ça.

Après une courte pause, j'ose demander.

- Mais... Est-ce la dernière fois que nous nous voyions ?

- Eh bien, oui, je crois bien. Pour dire vrai, tu n'as plus besoin de mon aide, désormais. Bientôt, une autre personne dans le besoin tombera sur mon atelier et suivra le processus.

- Vous voulez dire que... pendant tout ce temps, ce n'est pas le bol que vous répariez mais... moi ?

Elle sourit d'une manière énigmatique pour seule réponse. Je n'insiste pas.

- Tiens, emporte-le. A chaque fois que tu seras triste, que tu te sentiras impuissante, regarde-le et rappelle-toi que rien n'est irrécupérable. C'est l'enseignement du Kintsugi.

- Merci, ai-je murmuré, la voix serrée par l'émotion tandis que j'attrape le bol qu'elle me tend. Merci beaucoup...

J'ai niché le précieux cadeau contre ma poitrine. La vision brouillée par les larmes, je me dirige lentement vers la sortie. Un dernier sourire, un dernier remerciement silencieux et je me retrouve dans la rue. J'observe une dernière fois l'atelier, mémorisant chaque détails, les ancrant à jamais dans ma mémoire. Et durant ces quelques instants, j'ai prié pour que chaque personne dans le besoin trouve sa potière, qui saura recoller ses morceaux et sublimer ses cicatrices.

Rédigé par Yume Tsuki Illustré par Marc Potter

Commentaires

1. Le mardi 11 mai 2021, 16:36 par Luan McTire

Waw... Dans la dernière édition, nous avions eu droit à un article sur l'autisme, et maintenant on aborde la dépression avec une belle leçon de vie. Ce sont des sujets délicats dont on ne parle pas assez à mon avis. J'espère que cette série instructive continuera. En attendant, merci Yume. Et bravo Marc pour la magnifique illustration qui accompagne l'article !

2. Le mercredi 12 mai 2021, 12:22 par Elliot

Encore un texte très réussi ! J'aime beaucoup le principe du kintsugi, les objets en ressortent toujours beaucoup plus beaux. Merci pour ce petit moment de poésie, c'est chouette de voir ce genre d'articles dans le chicaneur. :)