Racontez-moi... l'autisme
Par Celty Roze le samedi 10 avril 2021, 09:56 - N°134 - Avril 2021 - Lien permanent
Avril… Ce mois qui marque la renaissance de la nature entraîne aussi le retour de la lumière et de la vie. On a envie de sortir, de bouger, de réaliser plein de choses (et d’en terminer aussi), … Mais ce mois est aussi important pour 700 000 français, dont moi, car il s’agit du mois de la sensibilisation mondiale de l’autisme (à la base, c’est qu’une journée – le 2 avril – mais comme on en parlera jamais suffisamment, on l’a étendu à un mois). Durant ce mois entier, on fait entendre notre voix, on se bat pour la reconnaissance du spectre du fonctionnement cognitif. Et si j’ai choisi d’en parler ici, dans cet article, c’est que l’autisme m’impacte même sur Poudlard12. Je vais être sincère, j’ai hésité. De quel droit me permettrais-je de prendre la parole alors que je ne suis qu’une goutte d’eau ? Et puis je me suis rappelée qu’une goutte d’eau, alliée à des milliards d’autre, ça forme un raz-de-marée.

D’abord, puisque l’autisme, comme tout handicap invisible, est enveloppé d’une sacré couche – et tenace de surcroît – de stéréotypes, et que j’ai la chance d’être douée dans le domaine des mots, je vais tout simplement vous montrer comment je le vis. Cependant, je tiens à préciser que l’autisme étant un spectre, nous possédons tous des caractéristiques différentes et donc nous le vivons tous différemment. Et non, les autistes ne sont pas des génies asociaux et excentriques.
Imaginez. Imaginez-vous au petit-déjeuner. Imaginez-vous en train de vous préparer une omelette – ne me jugez pas. Comme chaque matin, vous avez mis le feu trop fort. Et il fait encore trop frais dehors pour que vous n’ouvriez la fenêtre pour chasser la fumée. Peu de temps après, l’alarme incendie se déclenche. Elle vrille dans vos oreilles, malgré le fait que vous les couvriez de vos deux mains. Avec le coude, vous éteignez le feu. Puis vous courez chercher un tabouret pour atteindre cette foutue alarme, la dévisser et l’éteindre. Vous avez chaud, votre front est couvert de sueur, et dans le silence, vous entendez encore un sifflement dans vos pauvres tympans. Vous redescendez avec précaution, tremblant de tous vos membres. Vous retournez dans la cuisine, pour finir votre petit-déjeuner. Tout se passe sans encombre jusqu’à ce que vous rangiez la vaisselle. Et là, vos couverts crissent contre votre assiette, vous arrachant une grimace de douleur. Ce bruit horrible résonne dans vos oreilles, pendant une bonne quinzaine de secondes, si ce n’est plus. Imaginez que quelqu’un d’autre – un parent, un frère, une sœur, un coloc ou votre moitié – se prépare un café. Le bruit de la machine vous apparaît pareil à un bruit de marteau piqueur. Le seul moyen d’y échapper et de fuir.
Et je ne vous parle même pas des voitures, de la lumière, du brouahaha dans les salles de classe, les réfectoires ou tout lieu renfermant du monde. Et ce, depuis ma plus tendre enfance, même si je ne m’en suis rendue compte qu’à partir de 15 ans. Durant toute mon enfance et une grande partie de mon adolescence, j’étais plongée dans l’incompréhension. Pourquoi étais-je la seule à souffrir des bruits forts ou aigus, la seule à être perturbée par toutes les conversations autour de moi, au point de ne pas entendre celle à laquelle je participe ? Pourquoi étais-je la seule à être ainsi blessée par la lumière du jour, au point de porter mes lunettes de soleil même l’hiver, alors que le ciel est nuageux ? Ce n’est qu’arrivée en seconde que j’ai commencé à me poser des questions et à me pencher sur l’autisme.
Imaginez. Imaginez-vous au lycée. Cet âge si important pour le domaine social. Imaginez-vous devant tous ces inconnus. Vous ne savez rien d’eux. Comment entamer la conversation dans ce cas ? Et s’ils se moquaient de vous ? Et s’ils se détournaient de vous ? Et s’ils vous ignoraient ? Et si vous parliez du sujet dont il ne faut pas ? Et si vous blessiez quelqu’un sans le vouloir ? Tant de questions mais aucune réponse (et même sur P12 je me pose les mêmes questions quand je ais face à quelqu'un). Imaginez-vous ignorer quel impact vous avez sur les autres. Imaginez-vous ne pas savoir ce que signifie l’amitié, ou l’amour. Imaginez-vous ne pas savoir à partir de quand appeler quelqu’un votre « ami ». Parce que l’autisme, c’est une tonne de questions qui tournent en permanence dans votre esprit. Et la peur. Beaucoup de peur. Peur de mal faire, peur de vexer ou de blesser, peur de ne pas réussir, peur de l’inconnu et donc de l’avenir…
Imaginez ce que vous ressentiriez si vos précieux camarades voyaient le fait de s’asseoir à côté de vous comme une punition. Imaginez ce que vous ressentiriez en sentant les regards des autres sur vos bouchons d’oreille. Imaginez ce que vous ressentiriez, en pleine crise d’angoisse, alors qu’ils vous observent comme une bête de foire. Pire. Imaginez ce que vous ressentiriez face à l’administration qui ne vous soutient pas pour un sou et vous pousse même à quitter l’établissement.
C’est aussi ça l’autisme… Des lacunes sociales qui nous font perdre confiance en nous et des discriminations à n’en plus finir. Les autres nous traitent comme des enfants, à mieux savoir que nous ce que nous vivons. Quand ils voient un enfant se balancer d’avant en arrière, se cognant la tête contre un mur, ils se moquent de lui et le traitent de fou. Mais imaginez. Une seule seconde. Imaginez que vous ne ressentez pas le moindre contact (c’est ce qu’on appelle l’hyposensorialité, quand les sens sont moins développés que la moyenne). Imaginez que vous ne ressentez rien quand un ami, vos parents ou votre moitié vous touchent. Imaginez que vous ne sentez pas le mur contre lequel votre dos s’appuie, la chaise sous vos fesses, le sol sous vos pieds. Que feriez-vous si le seul moyen de sentir quoi que ce soit était de vous frapper contre une surface ? L’humain est une espèce qui a besoin de contact. Alors imaginez ce que ressent cet enfant qui n’en ressent aucun, hormis s’il y va plus fort.
Mais l’autisme, c’est aussi la passion. La passion de toute une vie. Celle qui fait battre votre cœur plus fort rien qu’en la mentionnant. Celle qui vous fait oublier tout vos soucis en une seconde. Notre univers. Notre oxygène. Notre protection contre un monde souvent étouffant. C’est des yeux qui s’éclairent. C’est de larges sourires qui se dessinent. C’est des mains qui s’agitent avec enthousiasme. Qu’importe la discipline, cela concerne aussi bien les sciences que les arts. Et cette passion est visible jusque dans notre QI (le domaine concerné peut monter jusqu’à très haut parfois). Toutes nos faiblesses, nous les compensons en logique et/ou en créativité.

L’autisme, comme toute différence, c’est une palette de couleurs. Je n’ai abordé ici que quelques caractéristiques et il en existe tellement… C’est ce que j’aime dans l’autisme. Et chez tout le monde d’ailleurs. Parce que, peu importe les étiquettes que nous supportons, nous portons en nous un milliard de couleurs. Je mentirais si je disais que je n’ai jamais détesté ce handicap, si je n’ai jamais envié les autres. Mais aujourd’hui, j’aime celle que je suis et je n’échangerai ce handicap pour rien au monde. Je suis autiste, mais je ne suis pas que ça. Je suis tellement plus que ça. Je suis moi.
Nous sommes à Serdaigle, la maison de l’originalité. Plus que n’importe où, faites valoir votre différence. Soyez vous.


Commentaires
C'est un témoignage qui me touche beaucoup. Je te remercie du courage dont tu as fait preuve pour nous exposer le sujet. L'on reste ignorant jusqu’à ce qu'on nous mette sous les yeux les fait de cette réalité.
Merci Yume, pour ta sincérité et pour avoir mis l'autisme en évidence. Il en faut du courage de ta part , si je puis me permettre. Cet article me touche énormément !
Je ne vais peut-être pas me mettre à commenter tout le journal les aigles, mais cet article est profondément touchant et personnellement, il me va droit au coeur. Merci d'avoir pris du temps pour parler de l'autisme si méconnu et si maltraité et mal traité .
Merci d'avoir eu le courage de partager ton histoire Yume, ton article est super bien écrit et, en plus, instructif. Il était touchant, et c'est peut-être parce que je suis trop sensible, mais tu m'as donné envie de pleurer, parce que tu (et tous les autres autistes, aussi) ne mérites pas d'être rabaissée à cause de ce que tu es, juste parce que tu n'es pas comme les autres...
Wahou. Je trouve ton témoignage juste wahou. Je trouve ça génial que tu ai eu le courage de parler d'un sujet qui te touche fortement, et qui doit parler à plus de personnes qu'on ne le croit. Ce sujet mériterait d'être beaucoup plus connu.
Cet article m'a énormément touchée ! Je te félicite pour ton courage et la façon incroyable que tu as eu de présenter l'autisme et la multitude de variations qui se cachent derrière ce simple mot. J'ai eu la chance de pouvoir déconstruire une partie des stéréotypes associées à ce handicap en travaillant avec une association qui accompagne des adolescents atteints de handicaps - et certains, donc, étaient autistes. C'est un monde incroyablement plus complexe et plus riche qu'on ne pourrait le croire si on se limite uniquement à la vision et aux clichés les plus véhiculés par les médias, et on a besoin de gens comme toi qui rende la réalité un peu plus abordable et compréhensible pour les autres.
P.S. : Je suis photophobe donc je t'accompagne dans la team lunettes-de-soleil-même-en-hiver.
Je sais, je m'y prends un peu tard pour commenter, mais là j'étais obligée. Un grand merci Yume pour ton témoignage. On ne voit pas souvent d'articles de ce genre dans les journaux. Le tien est très bien écrit, très instructif. C'est un sujet qui est très peu évoqué et qui mérite plus d'attention. Comme pour tous les autres lecteurs je pense, ton témoignage m'a beaucoup touché. Et avec une belle morale en prime, bravo !
Aussi, magnifique illustration de la part d'Alaska pour accompagner cet article !